• Philippe Moreau

Trans-Australia 2018 J 34

Etape 34 – Fraser Range – 21km avant Norseman // 80,10km – 14h34’

Ce matin Philippe se réveille reposé et serein. Son visage de plus en plus crispé ces derniers jours à laissé place à un autre, beaucoup plus détendu et tranquille. Lâcher prise hier lui a fait un bien fou. Il le confie lui-même lors des premiers ravitaillements, il en avait besoin et se sent maintenant libéré d’un poids. Il a toujours aussi mal physiquement, mais il s’en fiche, il est relax. Après tout, Philippe est venu pour ça : le dépassement de soi-même. Alors oui ces derniers jours sont compliqués, mais notre coureur en est déjà persuadé : il n’a jamais autant appris sur lui-même que sur cette course, notamment au niveau de l’humilité qu’il faut avoir vis-à-vis de son corps. Le mental peut emmener très loin, mais il existe des niveaux de fatigue qu’aucune bonne volonté ne peut permettre d’outrepasser. J’en viens à me rappeler une phrase qu’un australien avait dit à Philippe au soir de la dixième étape : « Tu seras un meilleur homme une fois ta traversée terminée ». Well said.


L’idée maintenant, c’est de terminer en essayant que Philippe retrouve le plus de plaisir possible. On est conscient que les blessures ne partiront plus et l’accompagneront jusqu’au bout. L’important est donc de récupérer. Et maintenant que le record est hors de portée, mieux vaut réduire notre voilure. Pendant les quatre prochains jours, Philippe va donc courir un maximum de 14h30 par étape, au lieu des 16 heures habituelles. Ce qui, selon son état de forme, devrait le mener entre 75 et 85 kilomètres par jour. Ainsi il profitera d’une heure et demie de sommeil en plus par nuit.

Comme chaque matin maintenant, la nature s’éveille tout doucement à mesure que le jour se lève. Les oiseaux semblent avoir toujours autant de choses à se dire. Un vent chaud pousse Philippe dans le dos depuis le début d’étape. Comme si la météo se voulait clémente avec notre coureur exténué. Et avec ses suiveurs. Alors que d’habitude les premiers ravitaillements se font au milieu d’une certaine fraîcheur, les fenêtres du véhicule sont grandes ouvertes depuis 4h du matin. Il fait bon. Vraiment bon.


Philippe commence de plus en plus à décrocher quelques mâchoires. Alors qu’au début de la traversée les gens lui souhaitaient surtout « Good luck ! » et n’arrêtaient pas de lui dire à quel point il était fou, les dernières réactions sont plutôt du style « je-laisse-ma-mâchoire-tomber-de-stupeur ». Et oui, la fin du périple approche, et lorsque Philippe explique d’où il vient et ce qu’il lui reste à parcourir, c’est d’autant plus frappant pour les gens qui restent stupéfaits. Cela a le mérite de lui donner du baume au cœur, lui qui doit à nouveau affronter le vent de face depuis le 30ème kilomètre…


Depuis plusieurs jours maintenant, le sol semble avoir changé. De façon assez imperceptible certes, mais suffisamment pour faire quelques recherches et découvrir que nous sommes en effet rentrés dans une partie géologique très particulière de l’Australie. Nous sommes sur ce qu’on appelle un « craton ». Il y en a sept en Australie, mais celui sur lequel nous sommes (« le craton d’Yilgarn ») est l’un des trois plus importants du pays. Les cratons sont des régions de roches très anciennes, qui datent d’il y a quelques 2,5 milliards d’années, et faisaient partie intégrante d’un supercontinent appelé « Rodinia », qui aurait existé bien avant la plus connue « Pangée ». Il y aurait donc eu plusieurs supercontinents au cours de l’existence de notre planète. J’avoue personnellement ne pas encore bien réaliser les différents changements de structure que la Terre a subi au fil du temps. Mais ils semblent colossaux.


Quoiqu’il en soit le gouvernement Australien est très soucieux de connaître l’histoire et la nature de son sous-sol, car c’est justement dans ces temps lointains qu’ont eu lieu toutes les réactions chimiques qui de nos jours permettent à tant d’hommes de découvrir du fer, de l’or, de l’uranium, du cuivre et j’en passe. Un peu comme la « fourmi dinosaure » dont on avait parlé du côté de Poochera, ces fragments de roche sont de véritables témoignages du passé, dont peu de pays peuvent se vanter d’en posséder un accès direct. En effet, seul le Canada, le sud de l’Afrique et le Groenland ont aussi leur part de « roches Archéennes ».


Maintenant que c’est dit, c’est vrai que ces forêts d’eucalyptus ont un petit côté « préhistorique »... Ces arbres gris, fins et secs sont comme figés dans le temps. Comme s’ils avaient toujours été là. D’ailleurs, en regardant bien, un certain nombre d’entre eux sont renversés ou brisés. Les tempêtes dans le coin ont l’air d’être plus nombreuses que nous ne l’imaginions. Et il est vrai que le vent n’aura cesser de souffler de toute l’étape. De la pluie est même annoncée en fin de journée sur Norseman. Cela pourrait paraître anodin, mais ça ne l’est pas vraiment, car il est prévu que dès demain nous embarquions sur une piste pendant 4 jours, jusqu’à atteindre Hayden. De la pluie ce soir risquerait de rendre boueuse cette route, entraînant dans le pire des scénario une fermeture de la voie par les autorités, ce qui est courant ici lorsque les pistes sont jugées impraticables. C’est donc les dieux de la pluie que nous invoquons ce soir, afin qu’ils nous laissent quelques jours de répit le temps de passer cette piste. Quitte à nous arroser tout le restant de la course.


Philippe termine à 80 kilomètres. Fatigué, mais le sourire aux lèvres. Ce soir nous séjournons à Norseman. Et à l’heure où nous arrivons, quelques gouttes commencent à tomber… à demain.




Total de la distance parcourue : 3095,3 kilomètres.

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